Pourquoi on croit au centre-ville

Il y a quelque chose d'un peu anormal dans ma position.

Le matin, j'arrive sur Wellington Nord comme restaurateur. J’arrive du stationnement et je lève les yeux vers les fenêtres pour voir s’il y a déjà des clients pour le brunch. Je pense à combien on a en réservation, qui doit rentrer pour le service du soir. Je passe devant les autres commerces, je note machinalement si leurs lumières sont allumées, si leur vitrine a changé. Je suis un commerçant parmi d'autres, avec mes propres problèmes et mes propres préoccupations.

Et en même temps, depuis décembre dernier, je suis président du conseil d'administration de la SDC du centre-ville de Sherbrooke.

Ce double rôle, je ne l'avais pas complètement anticipé. On se retrouve à regarder la rue avec deux paires de lunettes en même temps. Quand un local se vide sur King Ouest, ce n'est plus juste une observation. C'est aussi un problème concret que j'ai une certaine responsabilité d'adresser. Quand l'achalandage est fort un vendredi soir, je le ressens sur mes ventes et je me demande aussi ce que ça dit de l'état du centre-ville en général. Les deux lectures coexistent et elles ne se contredisent pas. Mais elles alourdissent un peu la promenade du matin.

Photo: Les Anti Stress de Monsieur Ménard

Pourquoi une SDC

La SDC du centre-ville de Sherbrooke a été officiellement créée en octobre 2025, après des années de tentatives, dont un référendum raté par deux voix il y a une dizaine d'années. Je fais partie de ceux qui ont poussé pour qu'on réessaie, avec une approche différente cette fois : une structure légère, une cotisation parmi les plus basses au Québec, l'idée de faire ses preuves avant de demander plus.

La logique était simple. On n'avait pas les moyens de promettre des résultats spectaculaires dès le départ. Mais on pouvait promettre d'être présents, d'écouter, et de construire quelque chose qui a du sens sur le terrain. Le près de deux tiers d'appui des commerçants dans la pétition qu’on a déposée, c'est venu de là, je crois : pas d'une grande promesse, mais d'une proposition raisonnable.

Ce qu'on voit du centre-ville quand on y travaille

Je pense parfois à ce que j'ai observé en Europe, que ce soit à Bruxelles, Amsterdam, Paris Munich, Cologne ou Rome : des centres-villes où les gens sont dans la rue en toute saison, où les grandes enseignes coexistent avec les indépendants, où l'espace public est utilisé comme un bien commun. Je l’ai déjà mentionné dans ce qu'on a ramené de Cologne : il y a là-bas une façon d'habiter la rue qui n'existe pas ici de la même façon.

Ce n'est pas juste une question de météo, même si la météo est une vraie variable. C'est aussi une question de confiance. Est-ce que les gens ont envie de se rendre là ? Est-ce qu'ils s'y sentent bien ? Est-ce qu'il y a assez de raisons de sortir du char et de marcher un peu ? Un centre-ville qui fonctionne bien, ça ressemble à une soirée qui se lance toute seule. À un moment ça prend, les gens en amènent d'autres, et tu n'as plus besoin de convaincre personne. Mais avant que ça prenne, il y a une période fragile où tout le monde attend que quelqu'un d'autre fasse le premier pas.

On connaît nos voisins commerçants. On sait comment ils s'appellent, ce qu'ils vendent, pourquoi ils ont choisi le centre-ville. Alors quand un local se vide, ce n'est pas une statistique. Les fermetures font mal, même quand ce ne sont pas les nôtres. Quand un commerce disparaît, c'est un peu notre énergie collective du Centro qui part avec.

Ce que la SDC peut faire, et surtout, ne peut pas faire

Je vais être honnête sur les limites, parce que je pense qu'on se rend service en étant clairs là-dessus dès le départ.

Une SDC n'est pas un levier magique. Elle ne peut pas forcer les propriétaires d'immeubles à louer à prix raisonnable. Elle ne peut pas créer de la demande là où il n'y en a pas. Elle ne peut pas remplacer la Ville dans ses responsabilités d'aménagement ou de sécurité.

Ce qu'elle peut faire, c'est être un point de contact, un relais, une voix collective des commerçants. Elle peut identifier ce qui manque et le dire haut et fort. Elle peut travailler à attirer des commerces qui ont du sens pour le quartier. Pas uniquement des indépendants, mais aussi des chaînes qui pourraient amener un achalandage qu'on n'a pas présentement. Elle peut aussi simplement être là, présente dans la rue, en contact avec les gens qui y travaillent.

C'est moins spectaculaire qu'une promesse de revitalisation. Mais c'est plus honnête.

Pourquoi on reste

On m'a posé la question directement parfois : pourquoi vous avez choisi le centre-ville, et pourquoi vous y restez ?

La réponse courte : parce qu'on croit que les centres-villes ont une valeur que les zones commerciales périphériques n'ont pas, et qu'on a envie de contribuer à ce que cette valeur-là survive à Sherbrooke.

La réponse longue, c'est ce qu'on vit au quotidien depuis l'ouverture de la Buvette. Les gens qui marchent sur Wellington, qui entrent chez nous parce qu'ils passaient devant et que ça avait l'air bien, qui restent deux heures parce que la soirée a été bonne et que la rue est animée quand ils ressortent. C'est ça, la promesse du centre-ville. Ce n'est pas garanti. C’est loin d’être acquis. Mais quand ça fonctionne, ça ressemble à quelque chose qu'on ne reproduit pas ailleurs.

Et c'est pour ça qu'on pousse.